Fantaisies du greffage

Auteur : Charles Baltet
 

  

Article publié en 2003 (extrait d'un ouvrage de 1922)

L'auteur (1830-1908), horticulteur à Troyes de très grande renommée à son époque, fut le principal diffuseur des connaissances pratiques du jardinage et de l'arboriculture de la seconde moitié du XIXe siècle. Parmi les nombreux ouvrages qu'il a publiés, L'art de greffer et La pépinière sont ceux qui paraissent les plus précieux pour les expérimentateurs d'aujourd'hui. L'art de greffer (540 pages et 205 figures) décrit par le détail toutes les techniques de greffe, jusqu'à la variante la plus délicate. Il indique ensuite celles qu'il faut utiliser pour près de 250 espèces (forestières, fruitières, ornementales, exotiques...) classées par ordre alphabétique, en précisant les saisons, les porte-greffes, les précautions nécessaires et en livrant d'intéressantes observations. L'ouvrage se termine par un curieux chapitre intitulé "Fantaisies du greffage". C'est celui-ci que nous avons reproduit dans le présent article (onzième édition de l'ouvrage, parue en 1922 chez Masson et Cie éditeurs, Paris).

 

 

La greffe, en général, laisse intacts les caractères particuliers à chacune des deux parties juxtaposées.

Il y a des exceptions, et ce sont des observateurs sérieux qui nous les signalent.

 

ECARTS DE GREFFE
 

Louis Van Houtte, de Gand, transforme le feuillage argenté d'un certain abutilon en feuillage doré, en lui inoculant en tête un greffon foliis aureis.

De son côté, Lemoine, de Nancy, argente les feuilles normales de l’abutilon par un effet réflexe du greffon foliis argenteis inséré au sommet de la plante verte, et fixe, par un retour de greffe, une variété jusqu’alors inconnue.

Il agit de même à l’égard du Tacsonia.

Une opération analogue, combinée avec le greffage réitéré ou un surgreffage étudié, par notre compatriote Schneider au «Royal Exotic Nursery», sur des rhododendrons javanais issus de croisements, a amplifié leurs bouquets floraux, accentuant ou modifiant leur coloris initial.

Faut-il parler du cytise Adam qui, par ses grappes aux tons jaune, chamois ou lilas violacé, semblerait être le fait d'un greffon coureur ou accapareur de Cytisus chez un Laburnum?

A Rixdorf-Berlin, le Cornus alba reçoit un greffon de la variété foliis argenteis marginatis et laisse sortir au-dessous de la greffe un rameau vigoureux à larges feuilles panachées. L’horticulteur Späth le reproduit par le greffage sur les Cornus alba et alternifolia, et fixe ainsi le Cornus alba Spaethi.

En Belgique, à Lierre, une aubépine à fleur rouge, Cratægus oxyacantha fl. puniceo, écussonnée sur sorbier, Sorbus aucuparia, par Rodigas, pousse et se dessèche, alors qu’un bourgeon semblable perce l’écorce du sujet, à sa face opposée ; mais il ne tarde pas à sécher à son tour.

Au-dessous d’une greffe manquée de bouleau, Betula laciniata, sur Betula alba, la maison Simon, de Plantières-Metz, voit apparaître un rameau à feuillage exactement lacinié.

Et n’est-il pas arrivé au négondo panaché blanc de marginer de céruse son type vert qui en a reçu la greffe?

Enfin, dans nos cultures, un prunier mirobolan écussonné en amandier, Amygdalus sinensis fl. albo pleno, dégage, de son onglet, un jet à feuillage lancéolé, ondulé, liséré de blanc, que nous reproduisons désormais par la greffe sous le nom de Prunus mirobolana Asselin.

 

ANOMALIE DE GREFFE
 

L’épine-néflier de Bronvaux, un exemple intéressant des surprises du greffage, s’est manifesté à Bronvaux, près de Metz, sur un néflier, Mespilus germanica, couronnant une tige d’aubépine par le greffage, dans la propriété de M. Dardar.

Une poussée de broussin épineux à la souche ne laisse aucun doute sur l’identité du sujet, Cratægus oxyacantha. Cependant, vers 1890, surgissent immédiatement au dessous du bourrelet de la greffe, au point de jonction des deux espèces associées, quelques rameaux d’aspect étrange, ni épine pure, ni néflier exact, mais empruntant et confondant le caractère apparent des organes : épiderme, duvet, épines, feuilles, fleurs, fruits etc. La perturbation est complète et le pêle-mêle réciproque.

Chimère (hybride de greffe)

Les frères Jouin, de la maison Simon, ayant fixé par la greffe cette anomalie relative et spontanée, en ont fait le genre ou espèce Cratægo-Mespilus (épine-néflier) et enregistré deux variétés : Cratægo-Mespilus Dardari et Cratægo-Mespilus M. Jules d’Asnières, où les inflorescences et les fructifications s’écartent des types spécifiques.

Tous les rameaux sont tomenteux et épineux ; ici le feuillage atténué de l’épine supporte un bouquet de petites nèfles succédant à une fleur rose ; là, le feuillage du néflier accompagne un corymbe de large fleurs blanches, précurseur de fruits d’épine au coloris marron, à divisions calycinales apparentes.

Le curieux phénomène «hybride de greffe»,  «emphytogène», «désordre séveux» ne laisserait-il pas supposer que les éléments vitaux et intimes des deux végétaux juxtaposés ont fusionné, solidarisé leurs forces naturelles pour percer une vieille écorce durcie d’aubépine blanche?

 

GREFFAGE CREATEUR (THEORIE DANIEL)
 

Dans le but de procréer des espèces ou des variétés végétales, M. Lucien Daniel, docteur ès sciences, se livre, depuis une quinzaine d’années, à de nombreuses expériences, accompagnées de greffages raisonnés, agissant sur des plantes herbacées, sous-frutescentes ou ligneuses, et cherchant la raison scientifique des résultats.

Le thème de l’opération peut se résumer ainsi : «Provoquer la variation par la greffe et obtenir l’hérédité des caractères acquis» ; c’est-à-dire que la semence des plantes associées par un greffage quelconque devrait donner naissance à une race distincte ou améliorée, désormais acquise à la culture, «qu’il s’agisse de variations de nutrition générale ou de variations spécifiques».

A l’exemple de Tschudy, à la façon de Thouin, de Carrière et de leurs collègues du Muséum, notre professeur s'occupe d’abord de plantes herbacées, maraîchères ou florales, y appliquant divers modes de greffage (y compris les procédés que nous nommons embryonnaires) sur jeunes pousses, sur rhizomes, sur tubercules.

Ces expériences comparatives sont accompagnées d’un témoin.

Les premiers succès donnent bon espoir au savant chercheur.

 

GREFFAGE SUR FRUITS
 

Dans cette voie peu explorée du greffage, parallèle à l’acte naturel ou artificiel de la fécondation, la «greffe de fruits» ayant été indiquée comme procédé capable de fortifier les éléments reproducteurs, rappelons les essais que nous avons constatés en 1856, dans le clos Luizet, à Écully.

Les deux principaux, dus à l’approche herbacée, sont la greffe sur pédoncule de poire

Greffe sur pédoncule de poire

et la greffe sur brindille-support de pêche.

Greffe sur brindille-support de pêche

Est-ce la grosseur, la chair du fruit, le pépin ou le noyau qui ont profité ? Nous l’ignorons et l’opération n’a pas été continuée.

Quand l’hypothèse de l’amélioration de la semence par la greffe sera démontrée, nous devrons en chercher tous les moyens d’action. Etude expérimentale de longue haleine qui ne doit comporter ni légende ni illusion. 

 

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